Le feu (Vera 2)

Photo : Christophe Guenin, reprise de son blog christopheguenin.com

Pour reprendre le fil depuis le début, voir Rencontre (Vera 1).

Quelques années plus tard, je revins séjourner chez Vera, avec déjà ce sentiment d’y retrouver une maison, mais aussi un quartier familier. Impression qui s’était cristallisée en seulement quelques jours passés là et qui se ravivait en un instant, même après plusieurs années d’absence.

Vera ne semblait pas avoir vieilli, bien que son âge ait pris un air hors du temps, à la limite de l’irréel. Elle-même se demandait comment elle avait déjà pu vivre aussi longtemps.

Elle appréciait toujours autant conduire sa voiture. Je la soupçonnais d’y mettre énormément d’elle-même : bien au delà de la commodité des déplacements, une revendication de liberté, de mouvement, une sorte de joie juvénile à sauter dans sa voiture pour partir où elle voulait, quand elle le voulait. Comme si rien ne risquait de lui résister dès lors qu’elle pouvait encore se reposer sur la puissance d’un moteur à son service.

Toutefois, conduire la fatiguait. Son attention faiblissait, elle distinguait moins nettement les obstacles, les esquivait au dernier instant ou même les ignorait totalement – ce qui me valut plusieurs frayeurs dont elle n’eut pas forcément conscience, précisément parce qu’elle n’avait pas vu arriver le danger. Elle se rendait compte néanmoins de l’effort qu’elle devait faire. Si bien qu’il lui arriva de me confier le volant.

C’était la première fois que je conduisais aux États-Unis, de surcroît à New York, qui n’offre pas un environnement des plus reposants pour débuter une carrière d’automobiliste. Je fis de mon mieux pour m’habituer aux panneaux de signalisation, aux enchevêtrements de voies expresses, de rocades, d’autoroutes, au trafic, à la forme des voitures, à leur allure… Même si rien n’était fondamentalement différent de notre univers routier français, tout respirait l’étrangeté. Je devais composer instantanément avec cette multitude de signaux faussement coutumiers.

Un matin, nous partîmes pour un musée situé assez loin dans l’État de New York. La route s’annonçait longue. J’étais concentré et attentif. Nous passâmes insensiblement de la concentration la plus dense de voitures, de routes, de signaux, à la molle tranquillité de la campagne, propre et reposante.

Au retour, ce fut l’inverse : à mesure que nous nous rapprochions de la métropole, mes sens étaient soumis à un régime toujours plus élevé de stimulations qui appelaient autant de réactions appropriées. Je devais faire attention à tout, sans pouvoir limiter cet afflux. Je devenais une particule emportée par le flot, qui tentait de conserver sa gouverne pour approcher le but qu’elle s’était fixé. Mais en empruntant un itinéraire inconnu, découvert à chaque tour de roue. C’était passablement angoissant.

Finalement, nous regagnâmes les rues calmes de Forest Hills. Nous n’étions plus qu’à quelques minutes de la maison. C’est alors que je grillai un feu rouge. Une erreur heureusement sans gravité. Mais je reçus de Vera une volée de bois vert qui me laissa abasourdi : elle me reprocha ce feu rouge comme si cette bévue bénigne avait eu le pouvoir n’anéantir les heures de conduite précédentes sans anicroche, en dépit de la tension que j’avais endurée pour y parvenir. Je me faisais l’effet d’un candidat au permis de conduire qui, tout à son soulagement après un parcours sans faute, voit ses espoirs ruinés parce qu’il ouvre sa portière sans plus prêter attention à la circulation. Ce jour-là, j’en ai voulu à Vera et surtout à ces feux rouges américains, suspendus de l’autre côté des carrefours, comme de ridicules guirlandes de Noël – rien qui ressemble à nos feux français, plantés bien sagement au bord du trottoir, comme des vigies protectrices.

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