Sur les chapeaux de roue (Vera 3)

Photo reprise du site http://www.soparticular.com

Bientôt, Vera se résolut à ne plus conduire. Elle savait que sa vue ne le lui permettait plus. Ce fut un grand chagrin pour elle de se séparer de sa chère voiture. Elle en conserva une nostalgie de jeune fille ne pouvant oublier son premier chapeau.

Comme elle n’entendait pas rester chez elle pour autant, elle fit appel pendant quelque temps à un service de taxi collectif destiné spécialement aux personnes âgées. On peut les réserver pour une somme modeste, forfaitaire. Ils arrivent à l’heure dite et vous transportent où vous voulez, selon un itinéraire imprévisible, et par conséquent une durée élastique, commandée par la nécessité de véhiculer d’autres personnes dont le trajet recoupe plus ou moins le vôtre. C’est pratique, mais il ne faut pas être pressé. Ça convenait assez bien à Vera.

Ce jour-là, elle avait pris des places pour La flûte enchantée au Metropolitan Opera. Véritable surprise pour moi qui n’avais jamais mis les pieds dans ce temple de l’art lyrique. Elle avait réservé l’un de ces taxis collectifs pour 17 heures afin d’être sûre d’arriver à temps au Lincoln Center.

Il était en retard, Vera commençait à s’impatienter. Je crois même qu’elle a téléphoné pour s’assurer qu’on ne l’avait pas oubliée. Mais non, il allait arriver d’une minute à l’autre.

Effectivement, on le vit subitement se garer devant la maison, en travers de la chaussée, comme si le chauffeur n’avait même pas le temps de sortir de son véhicule. C’était un Noir d’une trentaine d’années, passablement excité, qui semblait trépigner en voyant Vera descendre doucement l’escalier de sa maison. Nous prîmes place dans le véhicule – sorte de fourgonnette inconfortable -, juste derrière le siège du chauffeur. Dans le fond, se trouvait déjà une autre personne. Le voyage commença.

Tout d’abord, dans la direction opposée à Manhattan ! L’homme conduisait nerveusement, en apostrophant les autres automobilistes comme s’ils étaient responsables de son humeur et qu’ils le ralentissaient volontairement. Il prenait cependant le temps de repérer les belles femmes au volant, avec qui il entamait alors de véritables courses-poursuites assorties de gestes et de mots sans équivoque. Bref, il vivait pour lui-même une existence survoltée qui ne nous rapprochait aucunement de notre destination.

Il finit par déposer l’autre passagère dans un lointain quartier inconnu, puis entreprit de faire demi-tour vers Manhattan. Nous eûmes alors l’impression qu’il se fixait tout à coup pour objectif de rattraper le temps perdu. Il se lança dans une course contre la montre digne des poursuites de films policiers. Son énervement était à son comble et sa conduite des plus musclée. Il me rabroua même vertement lorsque j’eus le malheur de me rattraper au dos de son siège pour compenser un virage particulièrement brusque, comme si j’avais attenté à son intégrité physique. Dire que ce genre de taxi est destiné aux personnes âgées ! Faut-il qu’elles aient une forme d’enfer pour résister à pareil régime.

Il nous fit passer par des transversales sordides, derrière des entrepôts, des garages, des usines vides. Chaque fois qu’il retrouvait l’un des axes directs vers Manhattan et qu’il butait sur le trafic complètement coagulé – car il était tard et la circulation particulièrement dense -, il rugissait de colère, se jetait dans la mêlée avec hargne et saisissait la première échappée sur la droite ou la gauche pour replonger dans des ruelles sombres et pleines de trous. Nous en ressortions un ou deux miles plus loin, à la lumière d’un boulevard aussi embouteillé que le précédent, dont nous ne subissions la lenteur que quelques minutes avant de reprendre notre errance dans les périphéries les moins balisées.

Nous avons fini pour nous engouffrer dans un tunnel qu’il était impossible d’éviter pour traverser la East River. Rouler au pas aviva sa rage à un point devenu incontrôlable. Il insultait les autres conducteurs, dont j’admirai l’indifférence sans faille. Notre énergumène ne s’en démenait que davantage, comme s’il pensait que la transe qui l’habitait avait le pouvoir de dégager la route devant lui.

Il nous est apparu soudain miraculeux de retrouver les perspectives bien quadrillées des avenues de Manhattan. Nous reprenions espoir. Car il faut bien dire que nous l’avions perdu devant tant d’inconnu et d’hostilité. Quelques minutes plus tard, notre homme nous déposa devant le Lincoln Center, comme si de rien n’était. J’avais les jambes en coton. Vera se donnait une contenance. Il remonta prestement dans sa machine et repartit vers je ne sais quel autre compte à régler.

Je doute que Vera ait repris depuis cette formule de transport, mais je lui sais gré de m’avoir offert, avec son mélange de vive curiosité et d’aimable impassibilité, cette expérience hors du commun, ce cauchemar de taxi, cette expérience unique de traversée d’un monde urbain menaçant, cet aperçu du désastre tapi sous les néons étincelants de la ville-lumière

PS : Vera est décédée le 3 juin 2016 à l’âge de 104 ans !

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