Ronds-points

Ils viennent de supprimer deux feux rouges dans mon quartier pour les remplacer par des ronds-points. Il aura fallu plusieurs mois de travaux. Désormais, on passe ces carrefours sans s’arrêter, le trafic y a gagné en « fluidité », pour reprendre le mot-clé qui revient sans cesse dans les justifications officielles. La fluidité serait synonyme de baisse de la pollution et, mais c’est plus controversé, des accidents car l’approche d’un rond-point obligerait les automobilistes à ralentir, contrairement aux feux tant qu’ils ne sont pas au rouge.

Le rond-point est un curieux dispositif de circulation. Tout d’abord, il inverse le régime de priorité puisqu’on est tenu de laisser le passage aux véhicules déjà engagés, ce qui revient à respecter une priorité à gauche. Toutefois, l’automobiliste qui souhaite sortir d’un rond-point, surtout s’il tourne sur la file intérieure, doit s’assurer qu’il ne va pas couper la trajectoire d’une voiture qui viendrait sur sa droite. Priorité à gauche et priorité à droite s’imposent donc dans une alternance anxiogène. Sur les gros ronds-points où déferlent des flots de voitures et de camions, l’angoisse est déjà de trouver le moyen, l’espace, l’instant, pour s’y engager, puis comment en ressortir. C’est fluide, mais tendu.

Le feu de circulation imposait une règle absolue : interdiction de passer au rouge. La seule marge d’interprétation concernait le feu orange : ralentir comme le recommande le Code de la route ou accélérer pour ne pas rester bloqué ? La seconde option est de loin la plus fréquente. Cette petite marge de manœuvre se trouve considérablement amplifiée dans les ronds-points où ne règne plus aucun interdit formel. Chacun peut s’y engager à l’arrache, quitte à gêner les autres véhicules, puis s’en éjecter sans crier gare, sa seule limite étant de ne pas se faire emboutir. Le rond-point est un dispositif relationnel : sur la base de règles de priorité contradictoires, l’essentiel se joue dans les rapports instantanés que les automobilistes engagent les uns vis-à-vis des autres. Ici, la règle se négocie en permanence. Je peux te faire une fleur comme te coincer brutalement, du moment que je m’en sors indemne, le tour est joué.

J’ai toujours considéré que le passage des feux de circulation aux ronds-points (mais également des stops aux panneaux de priorité – « Cédez le passage ») coïncidait avec notre rejet de plus en plus viscéral des règles formelles, des codes intangibles, des autorités indiscutables, au bénéfice de modes de régulation plus souples, adaptables à chacun et partant négociables. On veut avoir son mot à dire, on refuse de se voir imposer une norme qui ne comporterait pas d’exceptions, de dérogations ; ou si elle s’impose quand même, on veut pouvoir discuter sa mise en application, obtenir des délais, des accommodements, repousser l’échéance, payer en plusieurs fois, etc. On n’est pas des moutons qui se laissent tondre sans rien dire !

La voiture porte cette revendication individualiste à son comble. Même englué dans le flux, l’automobiliste conserve son quant-à-soi, formalisé par cette carapace métallique qui le protège des autres. Il circule dehors sans quitter son intérieur, il déplace son chez-soi. Il n’entend pas les autres, ils ne l’entendent pas non plus. Il peut les insulter sans conséquence, ce ne sont que des apparitions fugaces, des symboles inconsistants, au pire des obstacles instantanés. Et on voudrait lui imposer des règles ?

Les ronds-points encaissent ces vecteurs individuels sans leur opposer de résistance frontale. Freiner le moins possible, esquiver, rebondir comme une balle en caoutchouc, fignoler sa trajectoire, escamoter l’obstacle et s’en sortir avec brio, voilà comment l’automobiliste traite ce qu’il reste de contraintes sur sa route. Dans ce contexte de règles souples, « fluides », les grosses voitures, les modèles rapides, puissants, imposent leur loi, leur désinvolture, leur goût du risque au détriment des autres qui préfèrent s’effacer prudemment. La foire d’empoigne comme mode de régulation.

Comment s’étonner dès lors que les ronds-points soient devenus en quelques jours les nœuds de la contestation lancée par les « gilets jaunes » ? Rien de plus facile que de bloquer un rond-point. Déjà, aux heures de pointe, le flux coagule et le rond-point devient un abcès de fixation. Impossible d’y pénétrer, impossible d’en sortir. En dehors de ces accès de fièvre quotidiens, pour qui veut bloquer le trafic, quatre-cinq voitures suffisent, au besoin un seul camion. Car le rond-point ne sait pas se défendre, c’est un ventre mou, la matérialisation spatiale d’une convention de faible intensité. Une fois engorgé par une minorité, il s’enlise et immobilise tous les autres.

En bloquant ces nœuds qui ne demandent qu’à se nouer, les gilets jaunes ont porté leur mouvement, dans l’intention dirigé contre l’État, sur le terrain de la civilité automobile. Plus qu’aux forces de l’ordre, ils s’en prennent aux autres automobilistes, sommés de rejoindre le mouvement ou d’abdiquer la maîtrise de leur véhicule. C’est les uns contre les autres, pare-choc contre pare-choc. Les incidents se sont multipliés, les heurts, très vite les blessés et même deux morts. L’accident comme mode d’action ou de réaction. Mais sans constat à l’amiable. On touche ainsi le fond des conventions communes au profit du bras de fer le plus rude.

Quand on n’a pas d’ennemi identifié, on s’en prend à son voisin. Rien de tel que le rond-point du coin pour l’atteindre dans l’exercice de ses prérogatives. L’automobiliste souverain se voit renvoyé à ses illusions, la ruine inexorable des règles ne protège plus sa liberté qui, sans accord ni arbitrage partagés, se révèle n’être plus qu’une coquille vide.

Une réflexion sur “Ronds-points

  1. Bien aimé les 2 derniers §. Cycliste au long cours,(depuis 01 janvier : 5 000 km), j’ai subi ces jours-ci l’agressivité exacerbée de doryphores métalliques. Savent-ils que, comme le dit justement notre auteur, pour se déplacer et user de leur « liberté … coquille vide », ils voyagent, dans ma ville, à 13,4k m/h (source : la municipalité) ? Cela sans compter la recherche d’un stationnement et le trajet à pied jusqu’à destination…
    Pour ma part, en vélo, je roule à 17 km/h… et de porte à porte ! Économie de temps, au minimum : 79 H et l’année n’est pas finie ! Cf. Énergie et équité d’Ivan Illich, Le Seuil, (1972) : visionnaire, Illich disait déjà tout cela et en tirait des conclusions encore plus valables aujourd’hui qu’hier.

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