Le premier jour – 6

Épisode précédent.

Photo : Sylvain Maresca

Lorsque Étienne entendit la sonnette, son réflexe fut de s’enfoncer dans son lit. Il ne recevait jamais de visites. Quant aux factures, elles pouvaient attendre. Sous ses dehors de reclus volontaire, Étienne ne pouvait cependant s’empêcher de s’interroger. Qui avait pris la peine de venir le voir ? Qui ignorait sa fuite du monde ? Qui s’imaginait pouvoir l’en extraire ?

Le carillon retentit de nouveau. Cette fois, sa curiosité l’emporta. Il se leva et s’approcha de la porte, pieds nus, en pyjama. Il regarda par l’œilleton pour épier son visiteur. En se collant à la porte, sa main fit tinter le trousseau de clés qui était resté dans la serrure.

Je sais que vous êtes là, lui lança une voix assurée. Vous êtes même en train de me regarder. Vous me reconnaissez ? Je suis Irina, la serveuse du bar. On se fait du souci pour vous, vous savez. C’est votre oncle qui m’envoie, pour savoir ce qui vous arrive. Ouvrez-moi. On peut parler, non ?

Étienne tourna le dos à la porte et se plaqua contre ce rempart. Il respirait avec difficulté.

Ouvrez, par saint Georges ! Qu’est-ce que vous redoutez ? Que je découvre la tanière dans laquelle vous hibernez ? Il vous suffit d’entrouvrir la porte. Nous parlerons à travers. Je ne verrai rien. Je vous ai apporté un thermos de café et des croissants. Cadeau de la maison ! Ça ne se refuse pas.

Étienne avait beau savoir que le thermos était hermétiquement fermé, il eut la sensation physique de respirer les effluves du café. Cet appât le décida. D’une volte-face rapide, il ouvrit grand la porte et se planta sur le seuil, raide comme la dernière sentinelle d’un fortin déserté depuis longtemps.

Irina éclata d’un rire sonore. Elle le trouvait à la fois ridicule et touchant.

Vous me laissez entrer ou je vous sers le café sur le palier ? Avec des tasses, ce serait plus commode.

Elle entra d’elle-même. Il s’effaça contre la porte et la regarda pénétrer chez lui sans hésitation, comme si elle connaissait la disposition des lieux. En quelques minutes, elle avait nettoyé deux tasses, des cuillères, trouvé du sucre et disposé un plateau sur un empilement de livres. Ils pouvaient commencer.

Quoi de plus anodin que de prendre un café ? Avec une inconnue chez soi, lorsqu’on sort du lit, c’est déjà plus compromettant. Irina parlait, parlait, avec entrain. Il ne l’écoutait pas vraiment. Il la regardait parler, son attention fixée sur le mouvement de ses lèvres.

Vous ne m’écoutez pas, n’est-ce pas ? Et votre café qui refroidit…

Il s’empara précipitamment de sa tasse, comme un enfant pris en défaut. Il but une gorgée, grimaça : il n’avait pas mis de sucre. Irina s’en amusa. Tout chez lui semblait la faire rire. Étonnamment, il ne s’en vexait pas. Il se sentait plutôt réconforté. Il n’avait pas idée de ce qui lui arrivait. On a beau consacrer ses journées à écrire des histoires, on n’en sait pas forcément plus long sur la vie.

Elle se taisait à présent, cependant que son regard parcourait une feuille qui traînait sur la table. Elle se prit à la lire. Son visage devint grave. Pour la première fois, Étienne vit l’effet que produisait son écriture sur une personne réelle. Irina semblait s’être absentée d’elle-même. Des émotions se bousculaient dans ses yeux. Elle éprouvait physiquement ce qu’elle lisait. Il aurait voulu prolonger cet instant indéfiniment. Il se dit qu’il pourrait écrire pour elle, uniquement pour la voir lire ce qu’il écrivait et déchiffrer sur son visage les répercussions de ses mots.

C’est vous qui écrivez ça, lui demanda-t-elle à mi-voix ?

Pour la première fois, il la trouvait hésitante, comme si elle n’osait pas s’engager sur ce terrain, comme si elle craignait de violer un domaine interdit. Il acquiesça sans mot dire.

C’est beau, mais c’est sombre. J’en pleurerais.

Ses yeux embués attestaient que c’était vrai.

Vous n’écrivez que des histoires tristes ?

Il ne sut que répondre. Il ne s’était jamais posé la question. Qu’écrivait-il au juste ? Ça non plus, il n’aurait su le définir. Il n’entretenait aucune intention, il se laissait entraîner par l’écriture. De surcroît, il n’avait jamais imaginé de lecteurs pour sa prose.

Vous me laisserez lire ?

Il eut envie de la remercier, mais n’osa pas. Son silence valut approbation. Elle savait interpréter ce genre de signe ténu. Elle ramassa les tasses, lui laissa les croissants et se dirigea vers la porte.

Alors à demain.

(A suivre…)

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