Le devoir de la fable

Brigitte Salino vient de publier dans Le Monde du 15 mars dernier une critique du dernier spectacle proposé par Stanislas Nordey au Théâtre de la Colline, à partir du récit d’Édouard Louis Qui a tué mon père (Seuil, 2018). Autant elle loue la qualité de l’interprétation et de la mise en scène, autant elle reproche au spectacle de basculer dans la dénonciation sociale :

« Stanislas Nordey possède un corps parlant, qui donne chair à tous les mots qu’il énonce, et laisse entendre ceux qui pourraient être dits, mais ne le sont pas. Là réside la part la plus belle de la soirée : ce père devient le père, en qui chacun peut reconnaître une figure. Il n’y a pas de haine, mais un constat qui fait écho à une phrase de Peter Handke : « A quel terme correspond proche comme bientôt correspond à jamais, je ne le sais pas. » Si l’on cite Peter Handke, c’est parce qu’il est présent dans Qui a tué mon père, avec une référence au Malheur indifférent ­(Gallimard, 1977), dans lequel l’écrivain autrichien parle du suicide de sa mère.
Et c’est là que la représentation du Théâtre de la Colline et Qui a tué mon père basculent : quoiqu’ils s’en défendent, ils vont à l’encontre de Peter Handke, qui jamais dans Le Malheur indifférent ne verse dans le social. Edouard Louis, lui, s’en repaît. On change alors de dimension : la tentative de compréhension du père cède le pas à la dénonciation d’une réalité sociale. Au risque de perdre le fil de la littérature pour tremper dans l’écriture pamphlétaire. C’est bien là le problème. Non que la réalité sociale n’ait pas droit à se faire valoir – loin de là. Mais la scène a ses devoirs, dont celui de la fable. »

La fable serait donc un devoir au théâtre.

Certes, la création théâtrale repose sur une convention qui fait écho aux jeux de l’enfance : « On dirait que je serais un voleur et toi le gendarme, et que tu essaierais de m’attraper » ; « on dirait que je serais sur un bateau en pleine tempête ». Il suffit d’affirmer cette intention pour que les rôles soient distribués, pour que le décor soit planté, même en l’absence de tout costume, du moindre accessoire. Seuls les acteurs imposent leur présence physique, mais pour incarner des personnages imaginaires. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

Est-ce à dire pour autant que le théâtre ne peut proposer que des histoires, des personnages fabuleux, situés hors de la réalité ? Qu’il ne pourrait traiter du réel que transposé, transfiguré, méconnaissable ? Faut-il nécessairement s’évader au théâtre, faire pièce de toute référence factuelle, ne parler que par allusions ou métaphores,  brouiller les époques, dévoyer les costumes afin d’être sûr de se délester de la pesanteur du présent ou, au contraire, souligner l’actualité d’un texte ancien ? Bref, ne jamais se situer là où on est attendu, se décaler, effectuer ce fameux « pas de côté » qui serait devenu la marque de fabrique, la pierre angulaire de la création contemporaine, théâtrale ou autre ?

Le réel, pour ne pas parler du « social », se trouverait ainsi rejeté dans le récit des médias ou celui des films documentaires, voire des quelques films qui se risquent à la chronique sociale et auxquels on reproche si souvent leur lourdeur, leur manque de distance, leur intention démonstratrice. Car le social est connoté : le plus souvent, ce qualificatif est un euphémisme pour « populaire ». Parle-t-on du théâtre de boulevard comme d’un genre social, alors qu’il propose souvent, à sa manière, une critique féroce des mœurs bourgeoises ? Le public qui se rend au théâtre n’est probablement pas le mieux disposé pour accueillir sur la scène des intrigues dépeignant les drames vécus au quotidien dans des milieux situés aux antipodes de son univers social. Ou alors – et on en revient à la fable – transposés jusqu’à les rendre méconnaissables avec souvent l’ambition que, sous l’effet de cette alchimie, ils tendraient vers l’universel. Plus souvent, malheureusement, le résultat est d’une abstraction décourageante ou alors tellement allusif que sa portée politique, même quand elle est revendiquée, s’en trouve considérablement émoussée.

Comment ne pas se réjouir d’entendre enfin un discours politique sincère, de lire un authentique texte de combat, de voir porter un formidable plaidoyer en faveur de ceux que l’on ne refuse de voir. Stanislas Nordey rappelle qu’en France, l’interpellation politique au théâtre surprend contrairement à l’Allemagne ou l’Angleterre. Avec sa « littérature de confrontation », Édouard Louis propose une frontalité qui déplaît aux spécialistes de l’évitement car il annihile les stratégies de détournement du regard, obligeant à voir la violence sociale en face.
(Guillaume Lasserre le 18 mars dans Médiapart)

Va pour la fable si elle nous inspire, mais pas si elle nous égare en nous empêchant de voir ce qui est. Va pour la fable si elle nous permet de toucher, d’émouvoir plus sûrement les spectateurs, mais pas si elle les endort dans des euphémisations, des détours si confortables qu’ils les confortent dans leur rapport distancié, « cultivé » au monde. Va pour la fable si elle renforce le message, mais pas si elle se substitue au message pour en devenir la forme obligée.

Une réflexion sur “Le devoir de la fable

  1. Fabienne Pascaud dans Télérama (27 mars 2019, p. 69) :
    « Et puis le politique s’en mêle, à l’image même des tragédies grecques d’antan. Quand le théâtre permettait à la cité de réfléchir, de penser pour s’inventer. On peut être troublé par la brutale litanie des noms propres, d’accusations directes que vient lancer – face public – à la fin du fiévreux monologue Stanislas Nordey-Edouard Louis à tous ceux qui n’ont pas sauvé son père. (…) Dans le confort ouaté de nos théâtres bourgeois, ça fait tâche. Tant pis. Tant mieux. Il nous fait toucher soudain aux violences de notre capitalisme occidental, à ce qu’il provoque d’injustices, de tragédies entre les êtres. La douche est froide. (…) On se fiche soudain que les codes esthétiques, dramatiques ne soient pas ici respectés. »

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