Le rouge-gorge

Chaque fois que je tonds la pelouse, que je sarcle pour désherber ou encore que je creuse un trou en vue d’une plantation, je vois surgir un rouge-gorge qui se poste suffisamment près pour sauter sur mon terrain d’action dès que j’ai le dos tourné. Son arrivée me réjouit car je me plais à penser que ce n’est pas un rouge-gorge parmi tant d’autres, un représentant interchangeable de son espèce, mais LE rouge-gorge, celui qui a ses habitudes dans mon jardin, un familier en quelque sorte, mon locataire pour ainsi dire.

Rouge-gorge.

Je suis près à prétendre que je le reconnais à l’air décidé avec lequel il me regarde. Il ne semble pas avoir peur, ce qui suffirait à confirmer qu’il a ses habitudes dans mon enclos et qu’il n’est pas plus surpris que cela de m’y voir m’y affairer. Je parierais même qu’il attend mes interventions pour arriver car il sait l’avantage qu’il va pouvoir en tirer. Nous formons un duo bien rôdé, une sorte de symbiose ajustée à nos besoins respectifs.

Ce qui me soucie, c’est que je ne connais pas son nom : comment en effet l’imaginer unique s’il ne porte pas un nom qui l’individualise ? Je pourrais lui en attribuer un, mais j’aurais peur de lui manquer de respect. Le problème est que je ne vois pas comment faire les présentations puisque le langage nous fait défaut. Chacun a le sien, ce n’est guère pratique.

Comment parle-t-on à un oiseau ? Et de quoi lui parle-t-on ? Ont-ils comme nous un registre de conversation au kilomètre, du genre le temps qu’il fait ou les saisons qui n’en sont plus ? J’aimerais lui poser certains questions précises : par exemple, où passe-t-il l’hiver ? Mais c’est peut-être indiscret. Sa sécurité en dépend. En ces temps où les effectifs des oiseaux sont en chute libre, je ne veux pas faire intrusion dans l’économie de sa survie.

Alors, de quoi parler avec cet oiseau qui me regarde avec une attention intéressée ? J’imagine qu’il se dit en lui-même :

Dépêche-toi de partir que je puisse sauter sur ces vers de terre que tu viens de déranger, sur ces larves qui gigotent le ventre en l’air. Tu ne crois tout de même pas que je suis venu pour t’admirer ou même faire la conversation. La conversation, et puis quoi encore ? Votre parole est si disgracieuse que je n’imagine pas un instant me commettre à essayer de la comprendre.

Comment deviner ce que lui-même se dit en ce moment ? Et d’ailleurs, un oiseau se parle-t-il ? Quel mystère tout de même !

De fait, nous considérons les animaux selon des catégories, des classifications, des noms d’espèces ou de variétés. Hormis nos compagnons domestiques, nous n’entrons pas dans l’identification des individus pourtant innombrables qui peuplent le règne animal. A nos yeux, un rouge-gorge en vaut un autre. Mais avec celui-là, non, ce n’est pas possible. Ce rouge-gorge là est unique, indiscutablement. Il m’accompagne. Nous sommes de vieux amis. Nous nous comprenons sans mot dire.

Cette illusion suffit à illuminer mon labeur de jardinier.

Photo : Pascal Gauthier, Flikr

Autre variation sur le thème des oiseaux : Des oiseaux dénichés par la musique

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