Le Talmud au service de la banque… et du roman

Stefano Massini, Les Frères Lehmann, Paris, Globe, 2018, traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

Quel roman prodigieux !

En 842 pages, l’écrivain et dramaturge italien Stefano Massini brosse la saga familiale qui accoucha de l’une des plus grandes banques américaines, Lehmann Brothers, dont la faillite en 2008 a provoqué une crise financière et économique mondiale. Depuis l’arrivée en 1844 du premier frère Lehmann, Heyum, aussitôt rebaptisé Henry par les services de l’immigration, jusqu’à son dernier président issu de la famille, Bobbie Lehmann, on suit les succès de ces Juifs conquérants qui accompagnèrent et financèrent l’essor de l’économie américaine pendant plus d’un siècle et demi, mais aussi les affres des membres successifs de la dynastie Lehmann, très inégalement préparés à endosser les responsabilités de plus en plus lourdes qui leur revenaient. La pratique religieuse, puis, de manière plus lâche, mais non moins présente, la culture juive irriguent de bout en bout leur conception des affaires, leur vision de l’Amérique comme leur imaginaire personnel.

L’histoire est passionnante et se prête à une succession interrompue de péripéties, de portraits, de rencontres, de conflits, qui s’inscrivent dans l’histoire d’un pays en pleine construction, puis de l’histoire mondiale.

Mais le prodige de ce roman tient surtout à sa forme. Conçu à l’origine comme une pièce de théâtre (Chapitres de la chute, 2012), il est écrit en vers libres, d’une diversité stylistique inépuisable. Stefano Massini emprunte à l’épopée, à la chanson, à la diatribe, à la satire, à la farce, à la théorie économique, à la psychologie, à la publicité… A l’occasion, il pirate un comics Marvel, réécrit le scénario du film King Kong (financé en 1933 par la banque Lehmann Brothers pour faire rêver l’Amérique alors en pleine dépression) ou encore fait s’affronter les dirigeants de la banque dans un jeu télévisé. Aucune limite à son imagination galopante ni à la verve de son écriture :

Au tournant des années 1960, deux jeunes ingénieurs ambitieux viennent proposer au président de Lehmann Brothers d’investir dans leur société alors pionnière en informatique. Bobbie Lehmann leur répond d’abord : « Je regrette, Lehmann Brothers n’investit pas dans la science-fiction. »
« Science-fiction, Mister Lehmann ? Tu as entendu, Harlan ? »
« J’ai entendu, Ken : perte de temps !
Kerouac a raison : mort aux vieux !
Science-fiction !
Tu n’as peut-être pas compris, Mathusalem,
nous créons un langage pour tous
la langue des computers
systèmes d’exploitation, modules de calcul
pour toute la planète Terre !
Ça s’appelle ‘avenir’ !
Et toi, du haut de tes 200 ans
tu viens me dire : ‘Science-fiction’ ! »
Lehmann Brothers finit par investir dans la Digital Equipment Corporation.

La source principale, omniprésente, de l’humour, de l’imagination de Stefano Massini reste la culture juive, ce réservoir d’histoires, de spéculations, de traits d’esprit, de magie et de roublardise. L’auteur y puise des formules, des allégories, des figures narratives, des personnages mythiques, des fonds de croyance, le tout adapté à la société américaine, remanié, réajusté et modelé selon le credo unificateur de l’argent-roi.

Dans un autre registre, non moins jubilatoire, son roman me fait penser à l’essai de Marc-Alain Ouaknin, Lire aux éclats, Éloge de la caresse (Paris, Points Seuil, 1994), qui prône un exercice sensuel, drôle et ouvert de la pensée.

Première rencontre entre Henry Lehmann, le fondateur, et sa future épouse, Rose Wolf. Éprouvant des difficultés à tourner la poignée de son premier magasin de tissu et confection ouvert en Alabama, cette dernière a tout bonnement arraché la porte et s’est entaillé la joue avec les éclats de verre :
« Immobile
derrière le comptoir
il la regarde saigner
sans bouger le petit doigt
pas même quand
d’un ton vexé
elle lui demande S’il vous plaît un mouchoir.
« Mademoiselle, quels mouchoirs précisément désirez-vous ?
J’en ai à 2 dollars, à 2,50 et à 4. »
« Je ne veux pas en acheter,
je veux juste ôter le sang de mon visage,
vous ne voyez pas que je me suis coupée ? »
« Vous ne voyez pas que vous avez cassé la porte de ma boutique ? »
« La porte de votre boutique était coincée. »
« Il suffisait de lever la poignée doucement,
si vous m’aviez écouté… »
« Pour la dernière fois :
auriez-vous l’amabilité de me fournir un mouchoir ? »
« Et vous, auriez-vous l’amabilité de me présenter vos excuses
pour les dégâts que vous m’avez causés ? »
« Pardon, votre porte est-elle plus importante que ma joue ? »
« La porte est à moi, la joue est à vous. »
(…) Et voilà
qu’en vertu d’on ne sait quels mystères de la féminité
la bête couverte de sang avança,
gagna le comptoir,
saisit
d’un geste rapide
la petite cravate de Henry,
la passa
sur son visage
en l’imprégnant bien,
puis fixant mister Cerveau
martela quelques mots
mais des mots first choice :
« La joue est à moi, la cravate est à vous »
et sans attendre de réponse
repartit
en piétinant les vitres de ses talons.
Une rencontre entre deux Cerveaux
a toujours quelque chose de terrible. »

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