Archives des enfants perdus

J’aime aller à la bibliothèque pour trouver à lire de nouveaux romans. D’ordinaire, il est difficile de prévoir ce qu’on va pouvoir dénicher. Partir avec une idée précise en tête, celle d’un auteur ou d’un livre particuliers, aboutit rarement au résultat escompté dans la mesure où les documents correspondants se trouvent souvent empruntés. On peut toujours les réserver, mais il ne faut pas être pressé. Mieux vaut donc miser sur l’imprévu, se laisser aller à explorer les étagères de livres et découvrir des titres, des auteurs que l’on ne connaissait pas.

C’est ainsi que j’ai emprunté la traduction française du dernier livre de Valeria Luiselli – une romancière dont j’ignorais tout -, intitulé Archives des enfants perdus.

Valeria Luiselli est originaire du Mexique où elle a passé peu de temps durant son enfance, grandissant successivement en Corée du Sud, en Afrique du Sud et en Inde au gré des affectations de son père diplomate. Elle est installée à New York où elle a écrit ce livre en anglais.

Très concernée par la cause des enfants qui fuient l’Amérique latine ou centrale pour tenter d’entrer clandestinement aux États-Unis – ces « enfants perdus » qu’évoque le titre de son roman -, elle a derrière elle une longue expérience de traductrice dans les tribunaux pour mineurs étrangers qu’elle a restituée dans un livre précédent avant d’entamer l’écriture de cette fiction.

Son roman mêle plusieurs approches et styles littéraires, ainsi que plusieurs voix. Il propose un récit très  documenté – cartes et documents administratifs à l’appui -, même si celui-ci est porté par l’expérience et la vision que s’en font les enfants en route vers le Nord. Il tient également du road trip, un genre littéraire ancré dans la tradition américaine : on suit ici une famille quittant New York pour rouler en voiture jusqu’au sud de l’Arizona, à la frontière avec le Mexique. Ce roman puise encore dans l’autofiction puisque ce voyage a été effectué quelques années plus tôt par l’auteure, son mari et leurs deux enfants. Dans sa version romancée, il est raconté alternativement par la mère et le fils aîné, âgé de dix ans.

C’est donc d’emblée un objet littéraire complexe, nourri de surcroît par des photos, des affiches, des coupures de presse, des inventaires de documents, de livres, sans compter des références littéraires dans lesquelles Valeria Luiselli puise des phrases ou de simples fragments qu’elle inclut dans sa prose. Enfin, elle déroule au sein même du roman une seconde fiction, intitulée Dernières élégies pour les enfants perdus, que les personnages lisent à tout de rôle.

Ce journal imaginaire d’un voyage aux arrière-pensées politiques, scrute les paysages découvert au cours de cette traversée des États-Unis, les personnes rencontrées, les réactions quotidiennes  au sein de la voiture des deux enfants et de leurs parents, initiateurs de ce périple dont le but demeure incertain, sinon qu’il va au-devant d’une rupture conjugale. C’est une traversée du pays inspirée par des considérations historiques, des visées éducatives, le désir peu réaliste de croiser la route des enfants clandestins, l’envie même de se perdre comme beaucoup d’entre eux le font parce qu’ils cheminent sans savoir où ils vont.

Le texte croise en permanence ces angles de vue, en laissant une place importante à l’incertitude, aux interrogations, aux réflexions. C’est souvent cérébral et parfois pesant. Jusqu’à un bloc irrespirable composé d’une seule phrase de 25 pages. Nul pathos néanmoins, même lorsque l’auteure évoque/décrit le parcours à l’aveugle des enfants livrés à eux-mêmes et à ceux qui peuvent aussi bien les aider que les détrousser, voire les précipiter dans la mort.

« Ils étaient tous endormis et n’entendirent ni ne virent la femme qui, elle aussi endormie, glissa du toit de leur wagon-tombereau. Elle fut réveillée dans sa chute, dévalant la corniche escarpée, s’ouvrit le ventre sur une branche cassée, et continua de chuter, jusqu’à ce que son corps s’écrase en un bruit mat dans le vide abrupt. Le premier être vivant qui la remarqua, le lendemain matin, fut un porc-épic, épines dressées et ventre gonflé par le mélèze et les pommes sauvages. Il renifla un de ses pieds, celui qui était déchaussé, puis la contourna, poursuivant son chemin en reniflant le sol jusqu’à un tas de chatons de peuplier en train de sécher. » (p. 284-285)

L’imaginaire ou la poésie s’invitent souvent dans les descriptions les plus factuelles, ainsi que le font communément les enfants qui recyclent en permanence ce qu’ils voient et entendent dans les contes et les jeux qu’ils s’inventent. Le tout ancré dans une matérialité faite de minuscules détails : sols, poussières, couleur du ciel, cris d’animaux.

La combinaison de tant de registres, de tant d’histoires, soulevée par si peu de personnages – dont d’ailleurs aucun n’est nommé -, est impressionnante. Pas forcément enthousiasmante tant le fond du propos, qui laisse peu de place à l’émotion, est tendu et tenu sans le moindre point mort. C’est même éprouvant à lire car le texte requiert du lecteur une attention qui elle non plus ne doit pas faiblir. Mais c’est une forme de roman-fusion tout à fait remarquable.

Valeria Luiselli, Archives des enfants perdus, Paris, Éditions de l’Olivier, 2019 – traduit de l’anglais par Nicolas Richard.

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