Sébastien et le feu d’artifice

Photo : Re PiEd

Le bruit des détonations me surprit. Elles reprirent après un court silence, elles semblaient venir de près. « On dirait un feu d’artifice. »

Je sortis de ma chambre et interpellai Jeannine qui regardait le énième épisode de la série Meurtres à Nulle-Part-sur-Ennui :
– Dites-moi Jeannine, c’est quand qu’ils tirent le feu d’artifice cette année ?
– Quoi ?
Jeannine n’aimait pas être dérangée en pleine intrigue.
– Le feu d’artifice, c’est quand ?
– Le 14 juillet, comme d’habitude. Pourquoi ?
– Vous n’entendez pas les bruits ? On dirait qu’ils ont déjà commencé.
– Je n’entends rien, répondit-elle de mauvaise grâce, en augmentant le son de la télé pour bien me signifier que l’échange était terminé.

« C’est étrange, on n’est que le 13. » Je tendis l’oreille : plus rien. « J’ai dû rêver. » Mais alors que je m’apprêtais à rejoindre sa chambre, une nouvelle pétarade se fit entendre. « Je vais voir. Ça serait trop bête de rater un feu d’artifice si près de chez nous. » En sortant de la maison, je lançai à Jeannine : « Je sors », histoire qu’elle ne s’inquiète pas, vu l’heure tardive, mais elle n’entendit rien : l’assassin était tapi dans l’ombre, elle respirait à peine.

Je me dirigeai vers les HLM qui s’élèvent juste derrière les clôtures des jardins. Les petits pavillons leur tournent le dos, comme pour se protéger de la menace diffuse qui émanent de ces grandes tours décrépies et surtout de la rumeur qui leur fait une réputation sinistre. Je n’y avais jamais mis les pieds, mais ma curiosité l’emportait sur tout autre sentiment. De surcroît, mon insouciance coutumière me protégeait contre les humeurs sombres.

Comme les sons se répercutaient d’un immeuble à l’autre, il m’était difficile de m’orienter vers la source des détonations, qui avaient repris avec insistance. Je commençai à courir dans l’espoir d’apercevoir quand même quelque chose, car les barres non seulement dispersaient le son, mais me cachaient la vue. C’est ainsi que je débouchai sur une place enfumée au centre de laquelle un petit attroupement faisait brûler des braseros et lançaient des fumigènes en poussant des cris de sauvages. Je m’arrêtai pour contempler le ballet de ces silhouettes fantomatiques qui émergeaient d’écrans opaques étrangement rose fuchsia et bleu turquoise. On aurait dit des danseurs louvoyant à travers des effets de lumière psychédéliques. Je n’avais jamais vu un spectacle aussi étrange.

Au moment où je m’avançais pour aller de voir de plus près de quoi il retournait, une voix rauque m’interpella :
– Qu’est-ce qu’il fout là, ce gland ?
– Moi ?
– Oui toi. T’es venu faire du tourisme ?
– J’ai entendu les détonations. J’ai cru que c’était un feu d’artifice.
– Eh les mecs, il voulait voir le feu d’artifice, ce teubé !

L’éclat de rire généralisé qui salua ma naïveté me révéla qu’une bonne dizaine de gars se rapprochaient de moi d’un air menaçant. Le temps de la blague était terminé.

– Tu vas te barrer et plus vite que ça, sinon je lâche les chiens. Y’a rien à voir pour les Martiens comme toi. Retourne sur ta planète.

Je reculai pas à pas devant le front de cuir et de barres de fer qui se rapprochait de moi en silence. On n’entendait plus rien, les fumées s’étaient dissipées, dévoilant l’endroit pour ce qu’il était : le repère sordide d’une bande qui détestait les intrus.

– Allez, fous le camp !

Je pris mes jambes à son cou, poursuivi par deux clébards que je n’avais pas vu approcher. Je courus, courus, sans me retourner, enfilai les rues aux façades borgnes, ne sachant plus si j’avais repris le chemin par où j’étais venu, mais tant pis, je continuai de courir, mes tempes me martelaient un rythme oppressant qui me paniqua plus encore.

Au détour d’une rue mieux éclairée que les autres, une rue qui exhalait les premières effluves de calme, une rue qui permettait enfin de voir le ciel par-dessus les toits, je buttai sur un vieil homme qui prenait le frais devant chez lui.

– D’où tu sors, toi ? On dirait que tu viens d’échapper de peu aux flammes de l’enfer.
– Excusez-moi, Monsieur, j’ai failli vous renverser.
– Tu viens de là-bas ?

J’opinai. Inutile de préciser ce que l’inconnu entendait par « là-bas ».

– Qu’est-ce qui t’a pris de t’y aventurer ?
– J’ai cru qu’ils tiraient un feu d’artifice.
– Un feu d’artifice ?! Sans blague !
– Ben, c’est la période, non ?
– C’est surtout la période des livraisons.
– Des livraisons ?
– D’où tu sors, gamin ? Tu sais que t’es un cas ?
– Expliquez-moi, Monsieur, je ne comprends rien à ce que vous dites.
– Je le vois bien, pauvre malheureux. T’as tout simplement failli te faire scalper.
– Mais pourquoi ?
– Sache donc, ignare au carré, que ces détonations signalent les livraisons. Et ne me demande pas les livraisons de quoi ?

Mon regard perdu suffit au vieil homme pour comprendre que, si, il allait devoir m’expliquer ce qu’on livrait en pleine nuit entre les tours. Alors, d’un ton las, mais appliqué, sans toutefois entrer trop avant dans les détails du trafic, l’ancêtre m’expliqua, s’efforçant surtout de me faire toucher du doigt à quel point j’avais frôlé la catastrophe. D’autres étaient morts pour moins de que ça.

– Ne t’avise plus jamais de rappliquer ici lorsque tu entendras de nouveau des détonations en pleine nuit. Demain soir, va plutôt sur le Champ de Mars voir le feu d’artifice de la mairie. Ici, c’est un champ de mines.
– Mais vous, ils ne vous inquiètent pas ?
– Oh moi, tu sais…

Le ricanement du vieillard me glaça le sang. Subitement, je me demandai… Mais je préférai m’éloigner sans approfondir la question. Je retrouvai Jeannine endormie devant la télé. Des images de descentes de police s’agitaient sur l’écran. Mais il en aurait fallu plus pour la réveiller.

Retrouver les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

2 réflexions sur “Sébastien et le feu d’artifice

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