L’ennui se cultive

Une immense usine qui fabriquait des appareils électroménagers, du temps révolu de l’industrie française. Aujourd’hui désaffectée, elle a été investie pendant plusieurs mois par la Biennale d’art contemporain de Lyon. Sept halls vides, dont la matière des murs, la géométrie des poutrelles, la palette des signalisations au sol, le demi-jour qui les éclaire suffiraient à susciter une émotion esthétique, empreinte de nostalgie et de futurisme.

Dans trois de ces halls, trois artistes ont déployé leurs œuvres respectives. Dans le premier, on arpente un camping abandonné sous la poussière d’une éruption volcanique – mix de Palavas-les-Flots et de Pompéï – ou d’une explosion nucléaire – dernier vestige de Mururoa ? Dans un autre, une ambiance de chantier introduit à une vidéo géante qui montre des menuisiers au travail dans une église où chante une chorale. Dans le dernier, une installation elliptique évoque les luttes sociales en Bolivie – comprenne qui pourra.

Chacun des halls restants est occupé par un assortiment d’œuvres diverses, sans aucune inspiration commune, sinon de très loin le slogan de la Biennale : Manifesto of Fragility. Le visiteur slalome entre des pièces très volumineuses et d’autres minuscules. Il est invité à pénétrer dans des containers obscurs, barrés par de lourds rideaux comme chez Madame Irma, pour découvrir à l’intérieur des images énigmatiques qui défilent au son d’une musique ou de bruitages insistants. Il fait son marché à travers cet étalage hétéroclite, d’un pas incertain, cherchant sans trop y croire quelque chose qui l’accroche, qui lui ferait enfin comprendre pourquoi il est venu s’égarer dans ce déballage conceptuel, véritable catalogue La Redoute de l’art contemporain.

Les cartels qui présentent chaque œuvre ne l’aident pas : il n’y est question que d’affronter l’incertitude, de questionner, de décaler, de susciter un autre regard, de faire un pas de côté, de mettre en suspens… Il faudrait donc regarder autrement, mais regarder quoi ? Chaque artiste y va de sa théorie du monde et de sa nécessaire révision. On dirait que lui seul sait comment il faut l’aborder, du moins en donne-t-il l’impression. Sommes-nous censés en ressortir plus intelligents ? L’émotion, où est-elle ?

Les visiteurs déambulent pesamment, mus par une sorte d’obligation qu’ils ont contractée avec eux-mêmes. Après tout, personne ne les a obligés à venir. Mais leurs yeux sont vides, aucune once de plaisir sur le silence de leurs lèvres. Cet art ne prête ni à rire ni à pleurer. On monte des marches, parce qu’il doit bien y avoir quelque chose à voir là-haut, puis on redescend parce que le point de vue ne méritait pas qu’on s’y attarde. On a fait ce qu’il fallait, même si on n’a pas tout vu. De toute façon, il y en a trop. On sature. Et dire que la biennale se déploie sur une dizaine d’autres sites à travers la ville !

Tout à coup, quelque chose d’inattendu se passe. Au départ, une énième installation minimaliste et absconse, censée nous faire réfléchir sur on ne sait pas quoi : soit un box avec au milieu une vitrine posée sur un support vertical ; à l’intérieur, une minuscule pièce romaine en argent. C’est tout. L’auteur : James Webb, un artiste sud-africain ; le titre : A Series of Personal Questions Adressed to a Roman Coin, 2019.

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« L’artiste interroge un denier d’argent frappé en l’an 70 de notre ère, qui aurait été utilisé pour toutes sortes de transactions sous l’Empire, de l’achat de pain au paiement d’un pot-de-vin. Bien qu’aucune réponse ne soit écrite, donnée ou suggérée par l’artefact, les questions posées par James Webb, relatives aux diverses expériences de l’objet, favorisent un autre type de dialogue avec le public. »

Inutile de préciser que je n’ai vu personne dialoguer avec cette pièce sous verre et que, bien entendu, l’artiste n’était pas présent pour engager la conversation avec les visiteurs. Bref, aucun dialogue. Quant au public…

Plus tard, repassant devant le même box, je découvre que l’installation a changé, ou plutôt qu’elle a été modifiée : une gourde vide de compote a été déposée sur la vitrine, juste au-dessus de la pièce.

Qu’a voulu dire l’auteur de cette transgression triviale ? Quel dialogue désacralisant a-t-il voulu engager à son tour avec l’artiste ? Et d’ailleurs, que connaissait-il de la cotation de Pom’pote à la Bourse de Rome ?

Je ne dévoilerai pas son identité pour ne pas lui attirer d’ennuis, mais le connaissant comme je le connais, je peux affirmer qu’il a tout simplement voulu rigoler et, sait-on jamais – l’espoir, même s’il est fragile, n’est pas vain -, arracher un sourire aux ombres qui arpentent ce temple crispé de nos humeurs cérébrales.

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