Un grand pas

Arbre en marche
Photo : Bruno Maresca

J’en rêve depuis longtemps.

On ne s’en rend pas compte parce que son immobilité fait illusion, mais un arbre bouillonne de vie. Il pousse, il frémit, il respire, il ressent. Chaque nouvelle cellule qui grandit sous son écorce bouscule ses tissus, affirme ses besoins et ses ambitions : branche, bourgeon, fleur. Je suis un squelette que la vie démange, un organisme sans cesse en butte aux penchants contradictoires de la croissance et de la lignification.

Alors, pourquoi ne l’aurais-je pas fait ?

J’ai longtemps observé le renard qui gite sous mes racines, étudié la souplesse de ses mouvements, au pas comme à la course, leur silence et leur fulgurance parfois. Je me suis interrogé.

Le vent secoue mes branches, mais ce n’est pas moi. Je subis ses sautes d’humeur, parfois je casse sous ses assauts. Ça a bougé, ça s’est déplacé, mais ce n’est pas moi. C’est déchirant, mais involontaire. Je me relève aussitôt de ces brisures, je me reconstruis.

J’en ai parlé à l’écureuil. Je sais qu’il m’écoute chaque fois qu’il court le long de mon tronc. Lui seul perçoit mes vibrations, lui seul épouse mes humeurs en même temps que mon écorce. Je le laisse loger dans un creux parce que je sais qu’il me comprend.

Il s’est dressé sur ses pattes, le museau en l’air, à questionner le ciel, l’air manifestement dubitatif. Je lui ai réexpliqué, ça ne semblait pas le convaincre. Mais j’ai cru percevoir que l’idée lui plaisait. Il est reparti en sautillant allègrement, c’était bon signe.

On en a beaucoup reparlé. Ça prenait du temps. J’aurais voulu que ça débouche, mais il me répétait qu’il ne fallait pas se précipiter. On aurait dit que c’était lui l’arbre. En réalité, il cherchait qui pourrait nous aider. Car il avait pris fait et cause pour ma chimère.

Les oiseaux ? Trop légers. Comment pourraient-ils unir leurs forces ? Je les entendais pépier à qui mieux mieux : ils étaient déjà au courant, les nouvelles vont vite.

L’idée de génie a été d’en appeler aux fourmis. Une fourmilière bruissait à mon pied d’une activité sans relâche et je n’y avais pas pensé !

Les pourparlers furent longs, car on ne savait pas à qui s’adresser. Les fourmis sont trop nombreuses, débordées et manifestement peu enclines à discuter. Il a fallu en convaincre une première, qui, ensuite, a transporté son accord comme d’autres des fragments de feuilles jusqu’au tréfonds de leur ville souterraine. Ça s’est transmis de galerie en galerie, elles ne parlaient plus que de ça, mais ne se décidaient toujours pas.

Je trouvais le temps long. L’écureuil se moquait de mon impatience.

Et puis un matin, j’ai senti comme un frémissement qui parcourait mes racines. La sensation était à la fois dérangeante et formidablement agréable. Le sol était noir de fourmis. Il en était venu de partout. Elles creusèrent une tranchée sans donner l’impression de rien faire, sinon parcourir le sol en tout sens. Le long de mes racines, elles tiraient, suçaient, remuaient la terre. J’avais perdu tout contrôle sur mon assise. J’ai plusieurs fois craint de perdre l’équilibre. Mais ça ne semblait pas les inquiéter.

Elles se sont activées pendant trois jours et trois nuits, sans interruption, comme seules les fourmis savent le faire. A l’aube du quatrième jour, j’ai dû me rendre à l’évidence : je m’étais déplacé. L’écureuil sautait de joie, il cavalait en tout sens comme s’il voulait profiter de mon élan. Les oiseaux chantaient à tue-tête, une vraie fanfare. Quant aux fourmis, elles étaient retournées à leur besogne quotidienne, comme si de rien n’était.

Rendez-vous compte : je venais de faire un pas, un grand pas. A l’endroit où je me trouvais à présent, la lumière tombait à flot. Je me sentais revivre. Il faudra que j’explique aux autres comment faire. Après tout, ce n’est pas si difficile. Peut-être qu’un jour la forêt tout entière entamera sa grande migration.

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