Manif

Photo reprise du site de La tribune de Lyon

Je marche au milieu de la foule, et ça me plaît.

Lorsque je suis sorti pour aller chercher du pain, le faubourg était encombré par un flot ininterrompu et bruyant de gens qui occupaient la chaussée. Je leur ai emboîté le pas, puis je me suis laissé emporter par leur élan, au point de dépasser la boulangerie. A présent, je marche avec eux sans savoir où ils me conduisent.

Ce sont des gens décidés qui parlent fort, comme s’ils voulaient se faire entendre d’un bout à l’autre de la ville. Par intervalles, ils répètent en chœur les mêmes phrases en brandissant le poing. L’atmosphère s’échauffe subitement. D’autres, plus timides, arborent des pancartes sur lesquelles ils ont écrit des phrases énigmatiques que je ne comprends pas. « La retraite avant l’arthrite ! » L’arthrite ? C’est sûrement un langage codé.

Sur les trottoirs, des passant s’arrêtent pour les regarder passer en échangeant à voix basse des commentaires. Certains sont figés par la surprise ou la réprobation, allez savoir. Vu que je sais pas moi-même expliquer pourquoi je me trouve au milieu de la chaussée plutôt qu’à leur place, je comprend qu’ils se posent des questions. Si je ne m’en pose pas, c’est que je n’ai jamais été très fort pour les devinettes. Je redoute les réponses davantage que les interrogations.

La colonne s’enfonce dans la ville comme le doigt dans la mie du pain. Elle ne devrait pas se trouver là, c’est certain. Mais c’est un jour sans règle commune. Les feux rouges ne sont pas respectés, d’ailleurs il n’y a plus aucune voiture dans les rues environnantes. Des échos de musique proviennent de l’avant du cortège. Quant à l’arrière, même en se retournant et en se hissant sur la pointe de pieds, je n’en aperçois pas le bout. Toute la ville se serait-elle déversée sur la chaussée ?

Qu’arrivera-t-il lorsqu’ils auront atteint le cœur de la cité ? Rebrousseront-ils chemin jusqu’à faire se rejoindre la tête et la queue ? Ou commenceront-ils à tourner en rond comme les derviches de mon pays ? Si nombreux, c’est impossible. Il faut bien pourtant qu’il y ait un but, un bout au chemin.

Je marche depuis une bonne heure et je commence à ressentir la fatigue. On ne peut pas continuer à marcher simplement parce que les autres marchent, surtout si l’on ne sait pas où ils vont. Mais je n’ose pas le leur demander. Et puis, je commence à m’inquiéter. Saurai-je retrouver le chemin de la maison ? Je voudrais m’extraire de ce grand corps en mouvement, mais on me presse de toute part. Infime globule dans le flux de l’artère, j me laisse emporter, sans intention, sans conscience.

Mes yeux commencent à me piquer. Je perçois de la tension dans les corps qui m’entourent. Certains remontent un foulard sur leur nez. Un nuage s’abat sur nous, martelé d’explosions. La troupe se disloque : tandis que surgissent des hommes en noir, sortes de guerriers ninja aux gestes précipités, qui se ruent vers l’avant, les autres reculent en se heurtant, s’efforçant avec peine de s’enfuir. Pris entre le flux et le reflux, je ne vois plus rien, ne perçois plus qu’un tiraillement de bruits, cris, piétinements, sirènes.

La matraque m’atteint derrière la nuque. Je ne ressens pas la violence du coup, mais au contraire l’affaissement mou de mes jambes qui se dérobent sous moi. J’ai l’impression de m’infiltrer dans le sol, comme le tranchant d’un couteau dans la viande. Je voudrais me retourner, mais je n’y parviens pas, gagné par un engourdissement lent et puissant qui me remonte le long du dos. J’ai envie de dormir. Mes paupières me brûlent. Lorsque le second coup me frappe, soudain le noir se fait.

Retrouvez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

Et ici un billet précédent sur le thème des retraites.

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