En Chine

Photographie : Pierre-Jérôme Jehel

Kunming, août 1982 – Après des jours d’attente, nous venions enfin d’obtenir le visa temporaire qui nous autorisait à poursuivre notre séjour touristique à titre individuel. Fini le voyage organisé et son itinéraire obligé (Pékin, Xian, Hangzhou et Suzhou, Shanghaï, Canton), à nous la liberté d’une destination que nous avions choisie (Kunming) pour y passer une dizaine de jours.

La Chine n’avait alors rien d’un pays ouvert, les étrangers y étaient strictement surveillés, leurs déplacements contrôlés de bout en bout. Pourquoi les autorités avaient-elles fini par nous permettre cette escapade ? Je l’ignore, mais elle nous remplissait d’un sentiment euphorique comme si nous avions vaincu une montagne ou l’armée à présent exhumée des guerriers du premier empereur chinois.

Nos déambulations à Kunming provoquaient l’effarement des habitants qui se massaient autour de nous pour nous examiner. Avaient-ils déjà vu des Occidentaux d’aussi près ? Les moindres opérations du quotidien soulevaient des difficultés sans fin : comprendre la signification des panneaux, parvenir à demander notre chemin alors que personne ne parlait anglais, commander à manger dans un restaurant où chaque fois notre arrivée provoquait une émeute. Nous étions devenus des curiosités, dans une inversion du rapport des touristes au lieu de leur voyage : les Chinois voyageaient à travers nous, ils nous visitaient avec la curiosité et la stupéfaction que seule procure la plus extrême différence culturelle. Combien de fois ont-ils ri de nous comme s’ils nous trouvaient particulièrement drôles ou ridicules ?

Volontairement ou non, nous nous sommes trouvés dans des lieux étranges, sans la moindre clé pour en pénétrer la signification, mais également dans des endroits magiques qui nous propulsaient dans une dimension irréelle, proche du rêve. Si loin de tout ce que nous connaissions, mais si conscients en même temps d’être parvenus en quelque sorte au bout du monde, absolument étrangers à ce que nous voyions, nous étions libres par conséquent de jouir des paysages ou des gens comme de pures évocations. L’incompréhension nous talonnait sans relâche, établir des liens se révélait impossible : faute de pouvoir approcher la réalité qui nous fuyait, notre imagination prenait les rênes, nous flottions dans une douce songerie.

C’est probablement le voyage le plus relâché que j’aie jamais fait. Je ne sais pas si c’était la Chine. J’étais bien en Chine, mais était-ce la Chine ? La rencontrerais-je davantage aujourd’hui, au sein de ces villes tentaculaires où règnent en maître les moyens de communication et l’anglais planétaire ? A quoi ressemblent désormais Kunming et ses 6,5 millions d’habitants ? Qui s’y étonnerait encore d’y croiser des étrangers dans la rue ? Combien de Chinois seraient capables de les guider, combien viendraient à leur rencontre pour engager la conversation ?

Photographie : Pierre-Jérôme Jehel

Hangzhou, janvier 2016 – Je suis retourné dans cette ancienne capitale où j’avais passé seulement quelques heures, il y a trente ans, pour admirer les vestiges impériaux avant de rallier Suzhou et ses fameux jardins.

Bien sûr, je ne reconnaissais rien. Je n’arrivais même pas à me convaincre d’être déjà venu dans cette ville aujourd’hui quatre fois plus peuplée que Paris intra-muros. Ses contours me semblaient incertains, nappés de gris sans contraste, poussiéreux comme si l’immense chantier qu’est devenue la Chine ne parvenait plus à secouer les scories de ses travaux. On suffoquait, les gravats s’accumulaient, les réserves de briques ne diminuaient pas, la pollution n’arrangeait rien. C’était vide également, forcément vide parce que démesuré. Même entassés dans de telles concentrations démentes, les hommes peinaient à habiter l’espace. Du coup, ils le confinaient à l’envi comme pour conjurer l’absence de prise sur les dimensions de leur vie : portails fermés, allées désertes, clôtures de chantiers, boulevards bordés de lampadaires, barres d’immeubles, terre-pleins bâchés… L’urbanisme réduit à ses formes élémentaires.

Je me désolais devant si peu d’exotisme. Quoi, la Chine ne serait plus que cela, du béton coulé dans un terrain vague ? Avec son lot de déchets charriant indistinctement des câbles de connexion informatique, des pans de tissu rouge maculés, les inévitables bustes de Mao, des brochures de projets immobiliers – abandonnés ou déjà dépassés par d’autres ?… Fallait-il vraiment partir si loin pour retrouver la ville dans ses pires détours, ses lourdeurs, ses vides, son inconsistance ?

Il y avait quand même de la vie et des humains, mais ils m’apparaissaient englués dans des espaces trop grands, rarement à leur dimension. Ici ou là, fugitivement, la table d’un repas, l’intérieur coquet d’une voiture, le comptoir d’une boutique, les clichés d’un mariage leur ménageaient quelques apartés où se retrancher. Sinon, l’homme progressait avec peine dans la glaise ou se laissait emporter par des escalators. Lorsqu’il s’affichait dehors, qu’il tentait, aussi gris que le décor, d’y prendre pied, il semblait faussement à l’aise, dépossédé de lui-même. Sa perche à selfie n’y pouvait rien.

Quantité d’objets meublaient le reste de cet univers. Beaucoup de rebuts, de déchets, encore et toujours. Des amas mystérieux, des concrétions minérales. Parfois un Bouddha gras et rigolard. Quelques rares signes d’ironie. Jusqu’à cette maigre pêche qui séchait sous des poutrelles.

Car il restait bien un peu de nature quelque part, des poissons dans un aquarium, des jardins entretenus, des plantations de thé touffues, un pavillon éclairé au dessus des eaux du lac. Ces rares respirations, ces trouées de tranquillité, ranimaient mes clichés sur la Chine ancienne dont j’ignore si elle existe encore, hormis peut-être à travers quelques figurines ou façades anciennes.

L’image que je m’étais forgée il y a trente ans de ce pays fermé était demeurée mystérieuse. Celles qui me viennent aujourd’hui ne me le rendent pas plus proche. Je regrette un état ancien que je n’ai guère connu, tellement absent des perspectives actuelles. La Chine a tant détruit pour devenir ce qu’elle est. Mais que je puise dans mes souvenirs ou dans les reflets d’aujourd’hui, quelle Chine m’est accessible, quelle profondeur, quelles sensations ? Un caractère commun d’énigme relie les deux expériences. Étonnamment, une simple syllabe, « mi », suffit aux Chinois pour dire « énigme ». Le mystère s’épaissit.

Photographie : Pierre-Jérôme Jehel

Librement inspiré des photographies de Pierre-Jérôme Jehel, publiées sous le titre On dirait la Chine / It looks like China, 2017.

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