Contes de l’Avent 3

Photo : Sylvain Maresca

CONTE DE LA NUIT

Il venait d’une contrée sans électricité où, dès que la nuit s’abat, l’obscurité avale les maisons comme les gens. Tout devient noir, la peau sombre des hommes et des femmes se dilue dans le décor jusqu’à les transformer en fantômes. Seul le blanc éclatant de leur yeux émerge de cette inondation immatérielle.

La nuit, aussi invisible que tout un chacun en ce pays des ombres, il rêvait de l’immensité qui surplombait sa tête, de son fouillis d’étoiles et des coulées laiteuses qui brassaient l’inaccessible anti-matière. La trace furtive des avions le fascinait plus que tout.

Il voulait partir, mais ne savait pas où. Sa seule certitude était qu’il cheminerait de nuit.

Que dire des péripéties de son interminable voyage ? Personne ne l’a vu partir, personne ne l’a surpris en chemin, personne ne l’a vu arriver.

Il marchait pieds nus car il ne connaissait pas les chaussures. Il avait besoin de sentir le sol sous la plante de ses pieds pour ne pas se perdre. Il suivait des pistes, jamais les routes, emboîtait le pas des troupeaux ou des animaux sauvages. Il avançait en silence, faute de comprendre la langue des pays étrangers qu’il traversait sans le savoir.

Plus loin, toujours plus loin, il apercevait des lumières qu’il évitait d’instinct pour ne pas s’en trouver aveuglé et perdre alors la vue pénétrante qui lui faisait traverser la nuit aussi aisément que le jour.

Mais les lumières se firent de plus en plus présentes, de plus en plus pressantes. Le monde qu’il abordait vivait au grand jour, même la nuit, un monde tentaculaire, bruyant, agité, débordant, qui l’effraya. Il s’arrêta à sa lisière, contemplant cette voie lactée inexplicablement jetée par terre. Au dessus de sa tête, la voûte céleste était vide.

Alors il sut qu’il était parvenu au terme de son voyage et il en fut déçu. Il se risqua toutefois dans l’épaisseur des lumières qui jamais ne s’éteignaient et pour la première fois apparut pour ce qu’il était : un petit Noir perdu au cœur de la galaxie.

Dans l’immense cité, des étoiles électriques étaient suspendues au dessus des rues, d’autres décoraient les vitrines, une place entière en était parée. Il ne put résister à leur attraction, encore moins à leur mystère. Toutefois, lorsque ses pieds plongeaient dans une flaque, le reflet de ces fausses étoiles se brouillait jusqu’à disparaître. Ce monde en avait-il donc définitivement fini avec le balancier, qu’il avait cru éternel, entre la lumière et l’obscurité, le jour et la nuit, les astres et leurs ombres ?

Abruti de lumière, il se sentit renvoyé aux ténèbres plus radicalement encore que dans sa savane bruissante de lucioles.

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