Indifférence publique

Photo : Eric Alcyon, 2020

Une fois n’est pas coutume, je vais m’improviser critique d’art pour vous donner envie de découvrir la série photographique que vient de mettre en ligne Eric Alcyon : Indifférence publique.

Son constat vient en confirmer beaucoup d’autres : les villes, surtout les plus grandes, concentrent une masse d’individus qui se côtoient au quotidien, qui s’agglutinent dans les mêmes centres, qui suivent les mêmes panneaux indicateurs, mais qui s’ignorent comme les particules élémentaires d’un gaz dont l’agitation anarchique contribue néanmoins à exercer une pression constante sur les parois qui le contiennent. Auparavant, nous composions une société, désormais chacun d’entre nous est lancé sur sa propre trajectoire avec la hantise qu’elle percute celle des autres, perçus, redoutés comme autant d’obstacles à éviter.

La métaphore du gaz me semble à l’œuvre, consciemment ou non, dans l’approche d’Eric Alcyon dans la mesure où beaucoup de ses photographies ont été prises à travers des vitres. Son objectif plonge dans le bouillonnement interne du gaz humain, mais un bouillonnement froid, dissocié, atomisé, encombré, s’épuisant à créer des isolats au sein de la masse. Les vitres ouvrent sur cette physique involontaire, en même temps qu’elles reflètent le contexte, ce foisonnement de lumières et de signes qui sature le décor urbain. Si bien que les humains y apparaissent pour ce qu’ils sont, des particules engluées dans un flot d’autres particules, inertes ou animées, signifiantes ou absurdes, incongrues ou magnifiques. Car il y a dans ces photographies une esthétique souvent éblouissante du reflet que vient rehausser l’ambiance nocturne.

Photo : Eric Alcyon, 2020

Les deux motifs récurrents de l’indifférence nocturne traquée par Eric Alcyon sont l’emprise du téléphone portable et le reproche vivant des miséreux.

Avec le premier, les individus ne sont même pas là où ils semblent se trouver physiquement. Leur esprit est ailleurs, redoublant leur insensibilité à ceux qui les entourent. Nouveau vitrage, nouveaux reflets, concentration des stimuli, absorption du regard, claustration de l’individu en lui-même. Chacun devient une centrale qui absorberait la totalité de l’énergie qu’elle irradie, comme une pile inversée. Hyper-concentration sur soi au cœur d’un bloc d’indifférence. Ne rien laisser échapper, surtout ne rien donner.

Tandis que sur les trottoirs gisent sans force des épaves humaines dont le regard ne parvient plus à susciter le moindre sentiment. Elles sont l’interface vide d’une confrontation sans vis-à-vis, la version physique de cette indifférence ambiante, une présence corporelle qu’on aimerait éviter dans ce monde des substituts numériques.

Au bout du compte, seul le regard du photographe se porte sur ses semblables. Ses images constituent autant de traces, aussi chatoyantes dans la forme que glaciales dans le fond, d’un questionnement sans réponse : où est passée notre humanité ?

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