Une fresque populaire

d94eb7b29ad1547bd06916a2d88831d2

C’est le cinquième roman que je lis d’Orhan Pamuk, un romancier turc lauréat du Prix Nobel en 2006. Il s’agit cette fois d’une fresque qui s’étend de 1969 à 2012 avec pour cadre la ville d’Istanbul et pour protagonistes des gens pauvres originaires d’Anatolie venus tenter leur chance dans la ville-phare de Turquie.

Ce récit de 661 pages fait alterner la voix du narrateur et celles des personnages qui interagissent avec le héros, Mevlut, un petit gars qui a quitté son village natal à l’âge de 12 ans pour rejoindre son père et endosser son métier de vendeur ambulant, d’abord de yaourt, puis de boza, une boisson traditionnelle élaborée à partir de céréales fermentées. L’existence de Mevlut sera pétrie de difficultés en tout genre, depuis la survie avec son père dans un bidonville de la périphérie d’Istanbul, les coups bas de ses cousins qui, eux, ont l’intelligence de s’accoquiner avec les nouveaux maîtres de ces quartiers en pleine urbanisation, à mi-chemin entre guides spirituels (ils construisent les premières mosquées) et chefs mafieux (usant de la corruption, voire de la violence), jusqu’au dilemme amoureux qui le poursuivra toute sa vie. Mais Mevlut traverse ces avanies avec une capacité rare à cultiver son bonheur, lequel tient pour l’essentiel au plaisir sans cesse renouvelé qu’il trouve à arpenter les rues de la ville, à la nuit tombée, pour vendre sa boza, la palanche sur l’épaule.

C’est au travers du regard de ce marcheur infatigable que l’on voit la ville se transformer, s’agrandir, changer d’aspect et d’économie, mais également les métiers muter au gré de l’essor du commerce manufacturé. Orhan Pamuk, grand amoureux d’Istanbul, nous la fait visiter dans tous les sens. Il faudrait lire son roman avec une carte sous les yeux tant les détails sont nombreux, les noms des rues et des quartiers énumérés avec précision. Notre héros parcourt chaque nuit des dizaines de kilomètres à pied tout en rêvant. Il apprécie particulièrement les vieux cimetières qui lui offrent une pause méditative.

Cette fresque centrée sur les Anatoliens qui deviennent Stambouliotes dépeint également les soubresauts de l’histoire politique de la Turquie, l’évolution des mœurs dans les milieux populaires, la dureté jamais démentie ni adoucie de leurs conditions de vie.

Mais cet arrière-plan documentaire, bien que très présent, sert avant tout la trame de l’histoire de Mevlut, de son grand amour, pourtant né d’une méprise, de ses multiples rencontres, bonnes ou mauvaises, qui insensiblement forment l’homme qu’il devient, sans jamais porter atteinte à son fond de bonhomie ni à son visage enfantin, que tout le monde lui envie, même ceux qui se plaisent à moquer son incapacité à se sortir de l’indigence.

Le personnage est touchant, plus fort qu’il n’y paraît. C’est un être aimant dans un univers dur et brutal, un grand rêveur qui a découvert dans la ville tentaculaire une matière inépuisable. La nostalgie, bien sûr, marque ce roman qui parle de la perte, celle de l’essence populaire d’Istanbul à laquelle Orhan Pamuk semble tellement attaché.

Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi. La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l’histoire de ses amis, et Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages, Paris, Gallimard, 2017 – traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy.

2 réflexions sur “Une fresque populaire

  1. Effectivement, ce roman doit être très riche notamment d’un point de vue sociologique dans ce pays à l’articulation de l’Occident et de l’Orient, pris dans des « contradictions » culturelles, économiques …. Merci Sylvain.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.